Sur les chemins de Compostelle

Une idée qui me trottait dans la tête depuis des années, faire un tronçon du chemin de Compostelle. Je me suis lancée ce mois d’octobre en faisant à pied le trajet Porto-Saint Jacques de Compostelle. Une nouvelle aventure avec une seule certitude, inutile de trop anticiper et prévoir, ce sera sûrement différent de ce que je pouvais imaginer.

Retranscrire ces deux semaines hors du temps est difficile, j’ai l’impression qu’elles ont duré deux mois. Une vie nomade et une déconnection au quotidien où les souvenirs sont déjà confus.

Pour répondre plus amplement à toutes celles et ceux qui me demandent : « C’était bien ? » et toutes celles et ceux qui connaissent peu de chose sur ce pèlerinage, voici une suite de questions-réponses.

Compostelle c’est quoi ?

Les origines de ce pèlerinage remontent au Moyen Âge. L’histoire dit qu’un ermite, au IXe siècle, guidé par une étoile mystérieuse, aurait retrouvé le tombeau de l’apôtre de Jésus, Jacques Le Majeur. Ce lieu devint la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle (Santiago de Compostella), en Galice, au nord-ouest de l’Espagne.

Ce pèlerinage très populaire au Moyen Âge a connu un grand déclin jusque dans les années 1980. Il redevient important avec un véritable boom depuis quelques années. (+10% par an avec plus 350,000 pèlerins en 2019.)

 

D’où peut-on partir pour faire Compostelle ?

On peut partir depuis de très nombreux points, vous pourrez voir sur l’image au dessus les principaux axes mais la carte n’est pas exhaustive. On se repère grâce à de nombreuses flèches ou bornes à chaque carrefour, c’est très bien fait. Néanmoins cela peut arriver de se perdre sur une petite distance mais on arrive toujours à retrouver le chemin en demandant de l’aide.

Pour les locaux, un chemin vient de Genève, passe par Charly et continue vers Frangy jusqu’à rejoindre la frontière espagnole. Mais si vous partez de Haute-Savoie pour arriver à Compostelle il vous faudra environ 3 mois ! Bien sur pas d’obligation d’aller jusqu’à Compostelle, vous pouvez partir pour quelques jours pour faire quelques étapes. En France, le Puy en Velay est une étape connue du chemin de St Jacques. Néanmois, la plupart des pèlerins partent de villes proches de Compostelle et ne font que les 100 derniers km, minimum qui permettent de valider officiellement son pèlerinage. Le Camino francés (chemin français) rassemble les deux tiers des marcheurs. Plus on se rapproche de Compostelle plus l’atmosphère change avec des groupes plus bruyants, plus fêtards, les hébergements et restaurants sont plus chers. Quand on s’est habitué au calme des toutes petites villes ou villages cela surprend un peu. Ce pèlerinage devient à la mode et les gens surfent sur cette manne financière. Les pèlerins qui cherchent plus d’authenticité vont donc sur des axes moins fréquentés et les chemins alternatifs. C’était un peu mon idée en faisant cette partie portugaise de la côte. J’ai marché une petite semaine au Portugal, passé la frontière espagnole à Tui et fait une semaine en Espagne. J’ai nettement préféré cette partie portugaise du chemin, plus rurale et sauvage.

 

Pour qui ?

Le pèlerinage se fait essentiellement à pied même si 10% le font à vélo.

Il y a autant d’homme que de femme qui font ce voyage, de tout âge. Comme j’ai toujours droit à la réflexion : « Mais tu pars seule, mais c’est dangereux ». J’en profite pour vous dire que j’ai croisé énormément de femmes seules et que ce n’est pas dangereux. Pas plus que de voyager seule en général, ou d’être seule dans sa propre ville.

De plus, si on n’a pas envie d’être seul, on ne le reste pas très longtemps. On croise et recroise de nombreux compagnons de voyage au gré des étapes, de la cadence et des hébergements choisis. Ceci dit, ceux qui ont initié le chemin seul ont normalement l’autonomie à être dans la solitude et apprécient d’être avec eux même. Sans que cela les empêche de vouloir faire des étapes avec d’autres personnes et de partager des moments ensemble.

Le chemin attire dans l’ordre espagnols, italiens, allemands, américains, portugais et enfin français avec seulement 3% des pèlerins qui arrivent à St Jacques.

En deux semaines, je n’ai rencontré qu’un seul français mais il y en a beaucoup plus sur le chemin français. Si vous parlez espagnol et/ou anglais vous pourrez vous mélanger et rencontrer de nouvelles personnes. En revanche, si le français est votre unique manière de communiquer vous allez peut-être parfois être plus isolé. Les hébergements en dortoir favorisent les rencontres, ainsi que le fait de recroiser des pèlerins au détour d’un chemin ou d’un café de village. Mes aptitudes linguistiques m’ont permis de parler avec tout le monde et c’était chouette. Aussi bien au PMU local avec les locaux qui sont déjà au blanc à 10h, qu’avec les pèlerins venus d’autres continents.

Pour la partie physique, pas besoin d’être un athlète ou de s’entrainer. Chaque jour, on avance d’une étape qui constitue en moyenne 20-25 km. Personnellement, c’était déjà un maximum pour moi qui marche lentement et qui ai besoin de beaucoup de pause. Le chemin n’est pas toujours plat et je mettais souvent la journée pour arriver à destination. J’ai vu beaucoup de gens qui y allaient un peu en mode bulldozer quasiment sans pause et faisant parfois deux étapes en 1 jour ! Mais plus tard, lorsqu’on les recroise, ils boitent et n’ont même plus la force d’aller faire un tour en ville le soir. J’ai eu beaucoup de chance de n’avoir aucune ampoule et aucun problème physique contrairement à beaucoup de pèlerins. Je pense que cela tient entre autre au fait que j’ai décidé de ne pas forcer, de faire jusqu’où je pouvais en m’autorisant à prendre en de rares occasions un bus pour faire les derniers km. J’ai quand même fait plus de 200 km à pied et je suis déjà fière de moi.

Bizarrement, je ne me suis quasiment jamais sentie fatiguée sur le chemin. Je ressentais certes une fatigue musculaire mais l’exercice physique m’a fait du bien et j’avais la pêche. Cela me confirme bien que comme beaucoup, ma fatigue quotidienne est beaucoup plus liée au mental qu’au physique.

Certaines entreprises proposent des séjours organisés avec hébergements, transport des sacs à dos, aide logistique ect.. Cela peut être une option pour celles et ceux qui préfèrent se lancer avec un filet de sécurité ou qui sont moins habitués à voyager. Pour ma part, je faisais transporter mon gros sac à dos d’un jour sur l’autre pour ne pas avoir à le porter. Ne venez pas me dire que c’est de la triche. Déjà, le sac est censé représenter 10% maximum de votre poids, pour moi cela ne faisait pas beaucoup. De plus, aux origines, les pélerins n’avait pas de sac non plus 😉

 

Concrètement la logistique cela se passe comment ?

Je savais juste que je partais de Porto mais depuis cette ville il y a 3 tronçons différents. J’ai choisi la veille mon tronçon du chemin de l’océan. Cette partie est un peu plus longue mais elle longe la magnifique côte du nord du Portugal. Des plages immenses et désertes qui m’ont littéralement subjuguées. J’ai donc fait une variante d’une variante, un peu hors saison car c’est entre mai et septembre qu’il y a le plus de pèlerins. J’étais donc dans une période calme ou il était très facile de trouver des places pour dormir en auberge. En été, c’est généralement plein et le risque c’est de devoir marcher jusqu’à la ville suivante… Dans l’étape du jour, il existe parfois des chemins alternatifs qui contournent les villes souvent en passant par des forêts. Seul point négatif, ils sont souvent plus longs et avec la fatigue chaque km compte. Mais passer dans les villes, souvent sans trottoir ou passage piétons, c’était vraiment désagréable alors j’ai tout fait pour rester le plus possible en nature. Chaque jour, il faut trouver un logement, sur des guides, sur internet ou sur place directement. Le moins cher ce sont des auberges réservées aux pèlerins qui coutent environ 10€. Ce n’est pas cher et toutes celles que j’ai fait étaient très correctes. Cela suppose de dormir en dortoir et comme la nature est bien faite, il y a toujours au moins une personne qui ronfle (ce ne sont pas toujours des hommes ;)) Ambiance un peu colo qui a son charme et qui permet de rencontrer du monde. Sinon, il y a des Hostal ou encore la possibilité d’aller à l’hôtel pour ceux qui veulent plus de confort. On peut trouver des hôtels très bon marché car au Portugal, le Smic est à moins de 700€, forcément les prix sont plus bas et j’ai eu payé mon café 0,60€.

Changer chaque soir de lieu, donc dormir en deux semaines dans 14 lieux différents, c’est un peu fatiguant. Ce rythme nomade auquel on n’est pas habitué crée une certaine confusion : on ne sait plus où on était hier, où on va demain et souvent dans quelle ville on se réveille. Mais justement, cette expérience est assez intéressante. Avoir tout dans un sac à dos, et se focaliser sur des besoins assez basiques : marcher, manger, dormir. Je ne vous cache pas que j’étais contente en rentrant de retrouver mon lit et ma salle de bain !

 

Qui sont les pèlerins, sont-ils tous croyants ?

Les raisons de marcher jusqu’à Compostelle sont diverses. C’est pour cela qu’on dit que chacun fait « son chemin ». Réfléchir à sa vie, prendre du temps pour soi, faire un voyage différent, faire un deuil, se prouver quelque chose …J’ai rencontré des gens assez différents mais la plupart n’étais pas très pratiquant. Ceci dit, ce serait bizarre de faire le chemin de Compostelle pour quelqu’un qui ferait un rejet de la religion catholique. Je dirais que dans mes rencontres, pour beaucoup, il y avait une certaine foi. Foi en la vie, foi dans quelque chose de plus grand, foi en l’humain. D’après le bureau d’accueil des pèlerins, en 2019, seulement 11% des pèlerins l’ont parcouru pour des raisons uniquement sportives, mais il n’y pas d’ambiance bigote sur le chemin. Je dirais même que ça mange bien gras et personne ne dit non à une petite bière…

Vous n’avez donc pas besoin d’être à fond dans la religion pour faire Compostelle mais je trouverai dommage de faire ce projet en pur touriste consommateur. Sur le chemin, on reconnaît les autres pèlerins grâce à la coquille St Jacques qu’on place sur son sac, pour se signaler. C’est d’ailleurs le symbole principal du chemin.

Bon, en vrai, on se reconnaît aussi car on est mal sapé, en legging, en chaussures de rando et casquette pas stylé. Vous ne verrez pas beaucoup de photo de moi car je n’assume pas du tout ce style de sportive du dimanche. Quand on dit qu’il faut souffrir pour être belle, et ben parfois, il faut aussi souffrir pour être moche.

 

A quoi s’attendre ?

A des moments magiques, à des moments merdiques. A des moments d’ennuis, à des moments d’émerveillement. A de belles rencontres inopinées et des discussions intéressantes qui vous font réfléchir encore le lendemain.

Ce sentiment d’appartenir à un même groupe, à vivre une expérience similaire rapproche. C’est souvent le cas en voyage en général, ou on arrive à des connexions assez importantes en très peu de temps. Il y a une solidarité qui se met en place, partage de nourriture, aide pour trouver un hébergement… Un sentiment de communauté assez grisant malgré des rencontres parfois très brèves.

Certains paysages valent vraiment le détour mais cela dépendra bien sur d’où vous aller. Certains moments semblent suspendus et grandioses, mais c’est seulement parce que vous leurs accordez assez de votre attention pour les vivre pleinement.

Il est possible comme certains que vous n’arriviez pas à destination, obligés de vous arrêter par trop de douleurs physiques. Il est possible que vous soyez saisis d’émotions en arrivant devant la cathédrale de Santiago. Il est possible que vous ayez des moments d’abattement en marchant des heures sous la pluie et que vous vous disiez que vous seriez mieux devant Koh Lanta. Il est possible qu’à peine arrivé à Compostelle, vous prévoyez déjà de refaire une autre partie du chemin. Sans vraiment savoir pourquoi, mais avec l’impression que le chemin est nécessaire.

J’adorais conclure en vous disant qu’en quinze jours, j’ai eu une révélation existentielle, que j’ai trouvé le sens de la vie, ou même juste de ma vie. Mais ce serait faux. Je suis partie sans vraiment chercher plus que sortir de mon quotidien et de mon confort. Je suppute que celles et ceux qui partent pendant un, deux ou trois mois vivent une expérience plus profonde. Mais peut être même pas. Je suis partie sans rien chercher et je l’ai trouvé. J’y ai vu une métaphore de la vie : ne pas avoir trop d’attentes, ne pas trop vouloir contrôler, se respecter, rester ouvert aux expériences et garder confiance dans son chemin. Se rappeler que ce qui compte, ce n’est pas la destination. Pour celles et ceux qui ont envie mais qui hésitent encore, partez ! Allez-vous frotter aux mystères, à l’existence, à l’inconnu. Peu importe si c’est pour deux jours, si ce n’est pas loin, toutes les aventures commencent par un premier pas.

Certains n’ont pas besoin d’aller aussi loin pour vivre ce genre de voyage. Je les admire. Moi j’ai besoin d’aller me perdre là où je n’ai plus mes repères.

Je laisse conclure Nicolas Bouvier qui parle magnifiquement du voyage dans son livre l’usage du monde :

« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait pas comment nommer ce qui nous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

 

« Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

 

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